< retour

 

 

 

La Grenouille et la Couleuvre

 

Conte des Asturies
ALFRED DE MUSSET

 

 

 

Il était une fois, un couple qui n'avait pas d'enfants. Un jour, la femme se mit en colère et dit à son mari :
Comme je voudrais avoir des enfants ! Même s'ils devaient être transformés en grenouille ou en couleuvre dès leur naissance.
Un an après avoir fait un vœu aussi extravagant, la femme donna effectivement le jour à une grenouille et à une couleuvre. Celle–ci se dirigea vers la mer dès sa naissance. Par contre, la grenouille fut élevée par ses parents avec beaucoup de tendresse.
Un jour que la grenouille sautillait à travers la maison, sa mère lui dit :
– Quel malheur ! Tu me vois affairée à allumer le four pour faire cuire le pain et tu ne peux pas me donner un coup de main ; tu n’es même pas capable de porter son repas à ton père qui travaille dans la montagne, le ventre creux !
– Tu croix que je ne suis pas capable de porter son repas à mon père ? Mets–le dans un panier et tu verras comment j'irai !
Sur le chemin du retour, la grenouille, heureuse de s'être rendue utile en portant le repas à son père, ne cessait pas de chanter. Son chant était une pure merveille.
Un chasseur tomba amoureux de sa voix et suivit la grenouille jusque chez elle. La mère crut que le chasseur suivait sa fille pour se moquer d'elle, et elle sortit en brandissant la pelle à enfourner le pain afin de la chasser, en disant :
– Je ne laisserai personne se moquer de ma fille la grenouille !
Le chasseur revint chaque jour voir la grenouille et finit même par se fiancer avec elle. C'était le fils d'un roi et il avait un frère jumeau.
Le roi était préoccupé, car il lui était impossible de décider lequel de ses deux fils hériterait du trône ; en effet, lors de leur naissance, personne n'avait pensé à noter celui qui était né le premier.
Un beau jour, le roi convoqua ses deux fils et leur dit :
– Vous savez qu'il m'est impossible de savoir lequel de vous deux est l'héritier du trône. Pour résoudre ce conflit, j'ai décidé de vous faire subir trois épreuves que vous devrez mener à bien avec l'aide de vos fiancées. Celui qui m'apportera les trois plus beaux objets sera mon héritier. La première épreuve consistera à me rapporter un vase unique au monde. Partez à sa recherche.
Celui qui courtisait la grenouille se dit :
– Mon frère est fiancé à la fille de l'orfèvre du roi, il va sûrement trouver un vase plus beau que moi ; ma pauvre grenouille, comment pourra–t–elle m'aider en cette affaire ? Je vais aller lui raconter ce qui m'arrive. "
Après l'avoir écouté, la grenouille lui dit :
– Selle le coq !
Dès que le coq fut sellé, elle l'enfourcha, galopa jusqu'au bord de la mer et se mit à appeler :
– Couleuvre de mon cœur !
– Qui m'appelle ?
– Ta sœur la grenouille.
– Que veux–tu ?
– Un vase si beau que rien ne l'égale de par le monde ; mon fiancé me l'a demandé pour le roi son père.
– Je vais te donner le vase qui sert d'abreuvoir à mes poules.
La couleuvre se glissa entre les vagues et tendit à sa sœur un vase de toute beauté. Celle–ci enfourcha son coq et s'en revint auprès de son fiancé à bride abattue.
– Maintenant, dit le roi à ses fils, après qu'ils lui eurent remis les vases, apportez–moi un tapis de soie brodé d'or.
Ils se mirent aussitôt en quête.
Mon frère, se dit le fiancé de la grenouille, apportera un plus beau tapis que moi, parce que la fille de l'orfèvre brode à merveille et que son père possède assez de fil d'or pour un tapis entier. Je vais aller demander conseil à la grenouille.
Il alla la trouver et lui expliqua les difficultés qu'il entrevoyait pour satisfaire le souhait du roi.
La grenouille lui dit aussitôt :
– Ne te fais pas de souci. Selle le coq !
Dès qu'il fut sellé, elle l'enfourcha, galopa jusqu'au bord de la mer où elle se mit à appeler :
– Couleuvre de mon cœur !
– Qui m'appelle ?
– Ta sœur, la grenouille.
– Que veux–tu ?
– Un tapis de soie brodé d'or, si beau que rien ne l'égale de par le monde. Mon fiancé me l'a demandé pour le roi son père.
– Je te donnerai le chiffon à nettoyer mes lampes à huile.
La couleuvre déchira un morceau de vague et le transforma en un tapis magnifique ; au centre, un écu reproduisait le profil du roi. La grenouille le rapporta aussitôt à son fiancé qui le remit sans tarder à son père.
Le roi dit alors à ses fils :
– Nous arrivons à la dernière épreuve. Amenez tous deux vos fiancées au palais pour que je désigne la plus belle.
À l'annonce de cette épreuve, le fiancé de la fille de l'orfèvre ne se sentit plus de joie, car il était sûr que sa fiancée était la plus belle. Tandis que l'ami de la grenouille se dit à lui–même :
– Je n'oserai jamais présenter ma fiancée au palais ; mais je suis sûr qu'elle trouvera une solution à cette affaire comme aux deux précédentes.
Il raconta donc à la grenouille :
– La troisième épreuve imposée par mon père est que nous amenions nos fiancées au palais pour qu'il puisse comparer la beauté des deux jeunes filles.
– Alors tu ne m'aimes pas.
– Si, je t'aime.
– Au point de m'épouser ?
– Absolument.
– Bien, selle mon coq, et suis–moi au bord de la mer.
Dès qu'ils y arrivèrent, la grenouille se mit à appeler :
– Couleuvre de mon cœur !
– Qui m'appelle ?
– Ta sœur la grenouille.
– Que veux–tu ?
– Un carrosse attelé de quatre chevaux, si beau que rien ne l'égale de par le monde. Il me le faut pour accompagner mon fiancé au palais du roi son père. Tu viendras avec nous.
Aussitôt surgirent de la mer quatre chevaux blancs harnachés d'or, tirant un carrosse d'ivoire. La grenouille et la couleuvre s'y installèrent. Le fils du roi se hissa sur le siège du cocher, prit les rênes et conduisit le carrosse jusqu'au palais.
En cours de route, la grenouille laissa intentionnellement tomber son mouchoir dans la rue. Son fiancé arrêta les chevaux et sauta au bas de la voiture pour le ramasser. Au moment où il le tendait à la grenouille, levant les yeux, il vit avec stupéfaction, assise à sa place dans le carrosse, une jeune fille d'une magnifique beauté.
– Ne t'effraye pas, lui dit–elle. Je fus transformée en grenouille à ma naissance à cause d'une malédiction prononcée par ma mère, et je ne pouvais échapper à ce sort tant que je n'avais pas rencontré un homme qui voudrait bien se marier avec moi. Grâce à toi, je suis redevenue moi–même. Je souhaite qu'on me baptise du nom de Marie. Maintenant, ma sœur peut retourner à la mer.
Quand le roi vit arriver à son palais un si beau carrosse et en descendre une si jolie jeune fille, il ordonna le rassemblement de la Cour pour juger le résultat des trois épreuves accomplies par ses fils.
Avant le verdict, tous participèrent à un banquet. Au moment de se mettre à table, le fiancé de la fille de l'orfèvre lui recommanda :
– Fais tout ce que fera la fiancée de mon frère.
Marie réservait sur ses genoux une cuillerée de chacun des plats qu'on leur servait.
La fille de l'orfèvre fit de même. À la fin du banquet, Marie prit à poignée la nourriture, qui se transforma en fleurs tandis qu'elle la jetait sur le roi et ses convives.
La fille de l'orfèvre voulut imiter Marie ; et elle se mit à jeter des poignées de nourriture sur le roi et les autres convives... et tacha tous leurs vêtements !
Le roi présenta ensuite à la Cour les trois gages que chacun de ses fils lui avait rapportés, et tous convinrent que les plus beaux étaient ceux du fiancé de Marie. En vertu de ce choix, il fut nommé héritier du trône et épousa sa belle dès le lendemain.
Un des princes conviés à la noce déclara qu'il voulait épouser la couleuvre. Il se rendit aussitôt au bord de la mer avec Marie qui se mit à appeler :
– Couleuvre de mon cœur !
– Qui m'appelle ?
– La reine, ta sœur.
– Que veux–tu ?
– Te sortir de la mer pour toujours ; ce prince veut t'épouser.
La couleuvre sortit de l'eau et dit au prince :
– Tu m'aimes vraiment ?
– Mais oui !
– Regarde, je ne suis rien d'autre qu'une couleuvre.
– Peu m'importe ; je t'aime telle que tu es.
– Merci ! Grâce à toi, j'échappe à la malédiction de ma mère.
À ces mots, la couleuvre se transforma en une jeune fille aussi belle que sa sœur et elle épousa le prince.
Tous vécurent très heureux.